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21 juillet 1845: Le "red letter day"

Une semaine précédant cette date, suite à un périple de plus de deux jours, 231 résidents du Canton de Stanstead sont parvenus, à travers de difficiles sentiers - on ne pouvait vraiment les qualifier de chemins - jusqu'au village de Stanstead Plain, pour l'élection du premier Conseil Municipal du Canton.

Tous les électeurs étaient des hommes, les femmes étant considérées comme trop volages pour assumer cette responsabilité. Le 21 juillet, les sept hommes qui ont été élus ont comparu devant un juge de paix et ont prêté serment à titre de conseillers de Stanstead. 

L’aspect le plus frappant entourant l’arrivée d’un gouvernement local dans la Canton fut le temps nécessaire à sa concrétisation. À quelques exceptions près, les colons de la Nouvelle-Angleterre venus dans les "contrées sauvages" autour du lac Memphrémagog, à compter des années 1790, n’étaient pas, tel que fréquemment prétendu, des loyalistes empressés de retourner à la domination Britannique. Au contraire, ces gens robustes et résilients ont été attirés par la disponibilité de terres gratuites ou, à tout le moins, à bas prix. Ils ont apporté avec eux les traits et les valeurs de leur Nouvelle-Angleterre natale, y compris un attachement aux idées démocratiques qui avaient alimenté la Révolution Américaine.

Par conséquent, au cours des années qui ont précédé les Rébellions de 1837-1838 au bas-Canada, les autorités coloniales britanniques n’étaient pas disposées à permettre aux collectivités locales de s’enraciner dans les cantons, pas plus qu’ailleurs dans les régions rurales de la province. Dans son célèbre rapport sur les griefs qui ont provoqué les Rébellions, Lord Durham a conclu que, loin d’avoir évité les soucis, le fait de n’avoir laissé aucun contrôle aux gens sur leurs affaires locales, peut plutôt être considéré comme l’une des principales causes de l’échec du gouvernement colonial. Quant aux cantons, ils ont montré un lamentable contraste dans la gestion des enjeux locaux, comparativement à l’état voisin du Vermont, dont les institutions municipales sont les plus développées, de toute la Nouvelle-Angleterre.

Le gouvernement colonial entendit la recommandation de Lord Durham et la législation créa immédiatement des collectivités locales au niveau des cantons. Le conseil nouvellement élu à Stanstead entreprit de rattraper le temps perdu. Selon l'historien J.I. Little, il était "l'une des institutions municipales les plus dynamiques de la région." En rencontre à l’auberge d’Eliphalet Bodwell à Corner Griffin's, les sept conseillers ont choisi un de leur pair, l’agriculteur Elisha Gustin, âgé de 54 ans, comme premier maire du canton. Pour établir le décorum, le Conseil a adopté un ensemble de règles de procédure, y compris une interdiction d’attaques à l'endroit du maire "par un langage violent ou sévère, ou par des remarques à caractère personnel."

Cela a sans doute été une sage précaution, puisque la grande préoccupation des conseillers était  - et est demeuré chez leurs successeurs pendant une bonne partie du 20e siècle - l'état déplorable des routes. Initialement, tel qu’était délimité le Canton de Stanstead, un très grand territoire était sous leur responsabilité, s’étendant des frontières de Georgeville jusqu’à onze miles de la frontière du Vermont, et de l'est du lac Memphrémagog à la frontière du canton de Barnston - une large bande du pays alors encore peu peuplé. Le Stanstead Journal a rapporté que sa population était de seulement 1420 habitants en 1849.

Le Conseil a dressé une liste exhaustive de vingt-cinq routes (par exemple, "de la veuve Mansergh à M. Tilton") et a nommé un superviseur pour chacune. Le travail du surveillant était de veiller à ce que chaque propriétaire ou l'occupant des 200 acres de cette terre, consacre dix jours de travail par an pour entretenir le tronçon de route qui passait devant sa propriété. Une journée de travail fut définie comme "dix heures de travail honnête exécuté par un homme valide équipé d’outils appropriés". Pendant l’hiver, les agriculteurs étaient tenus de "garder les routes d'hiver ouvertes et convenables aux voyages publics." Toute personne qui préférait ne pas s’y consacrer - sans doute la veuve Mansergh était du nombre - se voyait dans l’obligation de payer une taxe de cinq shillings par jour.

Il restait à convenir de la façon d'assigner les habitants des villages tels que Georgeville et la Tête de la Baie (tel que Fitch Bay était connu jusqu'à ce qu'il acquiert un bureau de poste en 1854). À cette fin, le Conseil a défini un village comme "dix maisons à l’intérieur d’une distance de trente acres." Les propriétaires ou occupants des lots de ces villages ont été mandatés pour accomplir deux jours de travail par an sur ces routes.

En 1847, fort de deux ans d'expérience d’administration locale au niveau du canton, une plus grande coordination entre les cantons s’avéra nécessaire. Pour atteindre cet objectif, l'ensemble de leurs responsabilités fut transféré aux conseils régionaux, parmi lesquels fut créé le conseil du comté de Stanstead. Il était composé de deux conseillers de chacun des cantons de Potton, Bolton, Hatley, Stanstead, Barnston et Barford. Le boutiquier de Georgeville, Chauncey Bullock, devint le premier maire du Conseil général, et son frère, Increase, son secrétaire-trésorier.

Tel que le rapporte le Stanstead Journal, "la paresse ne court dans les veines d’aucun membres de ce conseil". Ce Conseil s'est trouvé pratiquement submergé par un flot de demandes pour de nouvelles et meilleures routes. Cinq ou six fois par an, les membres se réunissaient au vieil hôtel d'Abraham Channell dans Georgeville ou à l'auberge du Dr MF Colby à Stanstead Plain. Les séances débutaient souvent à 7 heures le matin et c'est bien après minuit qu’elles se concluaient. Les affaires du Conseil ont pris de l’expansion, de la gestion des routes à la régulation du calendrier et des tarifs du traversier à chevaux-vapeur Hope de Georgeville. Elles comprenaient également l’accord des licences des opérateurs, des boutiquiers et des "maisons de divertissement", ancêtres des auberges.

Ce conseil est l’instigateur de la première taxe municipale basée sur l'évaluation des biens - s’élevant à un modeste montant d'un demi pourcent et servant à la "fabrication et la réparation des routes d'été." Disposant d’un budget annuel d'à peine 200 livres en 1851 (environ $11 000 actuellement), le Conseil était toujours contraint de faire beaucoup avec très peu de moyens. Améliorer les routes signifiait donc souvent empiéter sur la propriété privée. Tel que le mentionne le Journal, cette mesure provoqua d’ailleurs, lors d’une réunion du Conseil, un long débat visant à statuer "si les intérêts privés devaient faire obstacle au bien public".

En 1855, reconnaissant qu'un territoire si vaste était un obstacle à une gestion efficace pour les conseils de comté, le gouvernement colonial remis en fonction les conseils de canton, reconnus pour leur plus grande sensibilité aux préoccupations locales. La municipalité du Canton de Stanstead reflète cette tendance. Après plusieurs subdivisions, les municipalités du village de Stanstead Plain, en 1864, Beebe (en 1872), Rock Island, Ogden (en 1932) et Stanstead-Est ont vu le jour. Ainsi, le Canton de Stanstead est aujourd'hui inférieur à la moitié de sa superficie de 1845. Bien que le monde ait grandement changé, il maintient fièrement la tradition, s’acquittant de son mandat de servir le bien public, à l’instar de ses prédecesseurs, il y a fort longtemps.